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M. Michel DUCLOS

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Bulletin Quotidien L'ancien ambassadeur Michel DUCLOS livre son analyse de l'assassinat par les Etats-Unis du général Soleimani

Bulletin Quotidien - Date de parution : 09/01/2020

Dans le blog de l'Institut Montaigne, l'ancien ambassadeur Michel DUCLOS, conseiller spécial à l'Institut, ancien ambassadeur en Syrie, ancien collaborateur de MM. Brice HORTEFEUX et Claude GUEANT Place Beauvau, ancien président de l'Académie diplomatique internationale, livre son analyse de l'assassinat par les Etats-Unis du général SOLEIMANI et des conséquences qui peuvent en découler. "Du fait de son importance même dans le dispositif iranien, il était admis que toute attaque contre le général entraînerait des représailles "féroces de la part de l'Iran, visant notamment les soldats et citoyens américains stationnés en Irak ou dans la région. Le coût d'une élimination du chef de la force Al-Qods était donc jugé trop élevé par rapport aux avantages que l'on pouvait en attendre", écrit-il.

"Rétablir la dissuasion" à l'égard de l'Iran

"Pourquoi le président TRUMP a-t-il soudain fait le pari inverse ? On peut naturellement invoquer l'impulsivité du dirigeant américain, des préoccupations évidentes de politique intérieure de sa part, une mauvaise évaluation de la portée de sa décision. Force aussi est de reconnaître que cette décision, si risquée soit-elle, s'inscrit dans un contexte stratégique précis : le bras de fer entre l'Amérique et l'Iran avait commencé depuis plusieurs semaines à tourner en faveur de Téhéran, au moins sur le plan de l'influence respective de l'une et l'autre puissance sur le plan régional. C'était le cas notamment depuis qu'une attaque massive avait ciblé le ceur des installations pétrolières de l'Arabie saoudite le 14 septembre 2019 sans que l'administration Trump ne juge nécessaire de répliquer", jusqu'à la mort le 27 décembre d'un sous-traitant américain dans une base de l'armée américaine dans le nord du pays. "Le président TRUMP pouvait-il laisser impunie la mort de l'un de ses concitoyens ? C'eût été confirmer son image naissante de "tigre de papier". Il était de facto contraint de "rétablir la dissuasion" à l'égard de l'Iran, comme l'on dit en langage militaire. Ce fut fait le 29 décembre lorsque qu'une attaque américaine coûtait la vie à 25 miliciens Kataeb Hezbollah, à l'occasion d'une série de raids touchant cinq implantations de cette milice en Irak et en Syrie. Les choses auraient-elles pu en rester là ? C'est possible - ce n'est pas certain - mais les principaux dirigeants pro-iraniens irakiens commirent l'imprudence de déchaîner des "manifestants" contre l'ambassade américaine dans la "zone verte" de Bagdad dans les dernières heures de l'année. On peut imaginer, sans trop se lancer dans la spéculation, ce qu'a pu être l'impact sur Donald TRUMP et ses proches, des images de l'ambassade à Bagdad encerclée", rappelant notamment la prise d'otage des diplomates américains à Téhéran de 1979 à 1981.

Quels scénarios possibles pour les Européens ?

Que va-t-il se passer maintenant ? Pour les uns, la République islamique est contrainte de se venger. D'autres experts relèvent que les décideurs iraniens font en général preuve de rationalité. "Ils savent que leur pays est économiquement à genoux et que leur régime est contesté de plus en plus par leur propre population et celle des pays voisins. Ils peuvent faire le calcul que dans un conflit ouvert avec l'Amérique leurs forces armées ne feraient simplement pas le poids", explique M. <DUCLOS, avant de poursuivre : "A ces arguments, on serait tenté d'en ajouter un autre : sur le plan symbolique, une sorte d'équilibre pourrait émerger de l'après assassinat de SOLEIMANI ; du côté américain, TRUMP peut présenter le scalp du général iranien comme venant s'ajouter à celui de Baghdadi ; du côté iranien, l'image mythique du général martyr, héros des idéaux de la République islamique, sera très utile pour la propagande du régime. Elle sera utilisée entre autres par Téhéran pour tenter de retourner contre les Américains la colère des Irakiens (chiites) descendus dans la rue depuis début octobre pour protester contre la corruption des autorités de Bagdad et la tutelle de l'Iran". L'ancien ambassadeur ne tranche pas entre les différentes écoles de prédictions mais indique quelques repères pouvant éclairer l'action des dirigeants européens :

" Accord nucléaire : il était prévu que le gouvernement iranien annonce en début de semaine un cran supplémentaire dans son programme de mise en cause progressive de ses obligations au titre de l'accord nucléaire (JCPOA). Les décisions rendues publiques par Téhéran confirment que les autorités iraniennes, en rétorsion à l'élimination du chef de la force Al-Qods, ont choisi une "option haute" (un quasi-retrait de l'accord), sans aller jusqu'à se soustraire aux contrôles de l'AIEA, sans doute pour se ménager une ultime passerelle avec les Européens. Il devient cependant de plus en plus difficile pour ceux-ci d'entretenir la fiction selon laquelle "le JCPOA peut encore être sauvé" ;

Irak / Daesh : le plus grand enjeu dans l'immédiat de l'après SOLEIMANI porte sur le sort de l'Irak. Le parlement irakien a adopté dès dimanche 5, sur présentation du Premier ministre, une motion demandant le retrait des forces américaines destinées à combattre Daesh. On peut penser que l'Iran va mettre tout son poids dans la balance pour s'assurer du départ des Américains et obtenir ainsi par des moyens politiques ce qui était le but des maneuvres sanglantes du général SOLEIMANI. C'est un gouvernement en sursis qui tient faiblement les rênes du pouvoir à Bagdad en ce moment ; il n'est pas certain par ailleurs que l'Irak puisse aller très loin dans l'émancipation vis-à-vis de Washington. Le fait est, cependant, que la présence américaine en Irak ne tient plus qu'à un fil. Conséquence particulièrement dommageable pour les Européens : la coalition contre Daesh de même que la présence américaine dans le Nord-Est syrien ont toutes chances d'être des victimes collatérales de l'escalade actuelle entre l'Amérique et l'Iran ; outre la Russie, c'est Daesh qui est dans l'immédiat le principal bénéficiaire de la mort de Qassem SOLEIMANI ;

Les alliés régionaux de l'Amérique : en troisième lieu, les prochains jours diront si les Etats-Unis ont vraiment réussi à "rétablir la dissuasion" autour de leurs intérêts. Les tweets menaçants de Donald TRUMP peuvent indiquer que lui-même n'en est pas complètement certain. Ce qu'il faut relever, c'est que, pour l'instant, la dissuasion n'a pas été restaurée en ce qui concerne les alliés, notamment régionaux, de l'Amérique. L'Arabie saoudite, voire les Emirats arabes unis, restent en particulier des cibles vulnérables à de nouvelles attaques du type de celle du 14 septembre. Si l'Iran doit "se venger", ce pourrait être en priorité, dans l'immédiat, en menaçant ses voisins du Golfe. Dans ces conditions, on peut comprendre que les dirigeants européens aient eu pour premier réflexe d'appeler les différents acteurs régionaux à la retenue et à la désescalade. Ils n'ont pas approuvé le raid américain contre le général SOLEIMANI. Il leur appartient de faire passer auprès des Iraniens et de leurs alliés un message de réalisme : TRUMP a de facto changé ce que les militaires appellent les "règles d'engagement" dans la région ; personne ne peut plus tenir pour assuré que les Iraniens eux-mêmes seront épargnés en cas d'attaques par des proxies contre des intérêts américains. Les Européens doivent ajouter mezzo voce que de nouveaux pas pour se rapprocher de l'arme nucléaire apparaissent particulièrement imprudents dans le contexte de cette nouvelle équation stratégique.

Au-delà de tels messages, il serait opportun que l'Europe - marginalisée sur le plan militaire - puisse présenter une double initiative politique : de soutien à des mesures de stabilisation de l'Irak, d'une part ; d'encouragement à un dialogue de sécurité entre les pays de la région, d'autre part. Les voisins de l'Iran, comme on l'a indiqué, sont sans doute en première ligne d'une potentielle contre-offensive iranienne mais, face à une menace américaine devenue beaucoup plus sérieuse, l'Iran a peut-être intérêt à ne pas multiplier les fronts. Une concertation sur ces lignes avec la Russie, mais aussi la Chine, l'Inde et le Japon, intéressés comme l'Europe à une désescalade, pourrait être utile".

Bulletin Quotidien L'ancien ambassadeur Michel DUCLOS livre son analyse de l'assassinat par les Etats-Unis du général Soleimani

Bulletin Quotidien - Date de parution : 09/01/2020

Dans le blog de l'Institut Montaigne, l'ancien ambassadeur Michel DUCLOS, conseiller spécial à l'Institut, ancien ambassadeur en Syrie, ancien collaborateur de MM. Brice HORTEFEUX et Claude GUEANT Place Beauvau, ancien président de l'Académie diplomatique internationale, livre son analyse de l'assassinat par les Etats-Unis du général SOLEIMANI et des conséquences qui peuvent en découler. "Du fait de son importance même dans le dispositif iranien, il était admis que toute attaque contre le général entraînerait des représailles "féroces de la part de l'Iran, visant notamment les soldats et citoyens américains stationnés en Irak ou dans la région. Le coût d'une élimination du chef de la force Al-Qods était donc jugé trop élevé par rapport aux avantages que l'on pouvait en attendre", écrit-il.

"Rétablir la dissuasion" à l'égard de l'Iran

"Pourquoi le président TRUMP a-t-il soudain fait le pari inverse ? On peut naturellement invoquer l'impulsivité du dirigeant américain, des préoccupations évidentes de politique intérieure de sa part, une mauvaise évaluation de la portée de sa décision. Force aussi est de reconnaître que cette décision, si risquée soit-elle, s'inscrit dans un contexte stratégique précis : le bras de fer entre l'Amérique et l'Iran avait commencé depuis plusieurs semaines à tourner en faveur de Téhéran, au moins sur le plan de l'influence respective de l'une et l'autre puissance sur le plan régional. C'était le cas notamment depuis qu'une attaque massive avait ciblé le ceur des installations pétrolières de l'Arabie saoudite le 14 septembre 2019 sans que l'administration Trump ne juge nécessaire de répliquer", jusqu'à la mort le 27 décembre d'un sous-traitant américain dans une base de l'armée américaine dans le nord du pays. "Le président TRUMP pouvait-il laisser impunie la mort de l'un de ses concitoyens ? C'eût été confirmer son image naissante de "tigre de papier". Il était de facto contraint de "rétablir la dissuasion" à l'égard de l'Iran, comme l'on dit en langage militaire. Ce fut fait le 29 décembre lorsque qu'une attaque américaine coûtait la vie à 25 miliciens Kataeb Hezbollah, à l'occasion d'une série de raids touchant cinq implantations de cette milice en Irak et en Syrie. Les choses auraient-elles pu en rester là ? C'est possible - ce n'est pas certain - mais les principaux dirigeants pro-iraniens irakiens commirent l'imprudence de déchaîner des "manifestants" contre l'ambassade américaine dans la "zone verte" de Bagdad dans les dernières heures de l'année. On peut imaginer, sans trop se lancer dans la spéculation, ce qu'a pu être l'impact sur Donald TRUMP et ses proches, des images de l'ambassade à Bagdad encerclée", rappelant notamment la prise d'otage des diplomates américains à Téhéran de 1979 à 1981.

Quels scénarios possibles pour les Européens ?

Que va-t-il se passer maintenant ? Pour les uns, la République islamique est contrainte de se venger. D'autres experts relèvent que les décideurs iraniens font en général preuve de rationalité. "Ils savent que leur pays est économiquement à genoux et que leur régime est contesté de plus en plus par leur propre population et celle des pays voisins. Ils peuvent faire le calcul que dans un conflit ouvert avec l'Amérique leurs forces armées ne feraient simplement pas le poids", explique M. <DUCLOS, avant de poursuivre : "A ces arguments, on serait tenté d'en ajouter un autre : sur le plan symbolique, une sorte d'équilibre pourrait émerger de l'après assassinat de SOLEIMANI ; du côté américain, TRUMP peut présenter le scalp du général iranien comme venant s'ajouter à celui de Baghdadi ; du côté iranien, l'image mythique du général martyr, héros des idéaux de la République islamique, sera très utile pour la propagande du régime. Elle sera utilisée entre autres par Téhéran pour tenter de retourner contre les Américains la colère des Irakiens (chiites) descendus dans la rue depuis début octobre pour protester contre la corruption des autorités de Bagdad et la tutelle de l'Iran". L'ancien ambassadeur ne tranche pas entre les différentes écoles de prédictions mais indique quelques repères pouvant éclairer l'action des dirigeants européens :

" Accord nucléaire : il était prévu que le gouvernement iranien annonce en début de semaine un cran supplémentaire dans son programme de mise en cause progressive de ses obligations au titre de l'accord nucléaire (JCPOA). Les décisions rendues publiques par Téhéran confirment que les autorités iraniennes, en rétorsion à l'élimination du chef de la force Al-Qods, ont choisi une "option haute" (un quasi-retrait de l'accord), sans aller jusqu'à se soustraire aux contrôles de l'AIEA, sans doute pour se ménager une ultime passerelle avec les Européens. Il devient cependant de plus en plus difficile pour ceux-ci d'entretenir la fiction selon laquelle "le JCPOA peut encore être sauvé" ;

Irak / Daesh : le plus grand enjeu dans l'immédiat de l'après SOLEIMANI porte sur le sort de l'Irak. Le parlement irakien a adopté dès dimanche 5, sur présentation du Premier ministre, une motion demandant le retrait des forces américaines destinées à combattre Daesh. On peut penser que l'Iran va mettre tout son poids dans la balance pour s'assurer du départ des Américains et obtenir ainsi par des moyens politiques ce qui était le but des maneuvres sanglantes du général SOLEIMANI. C'est un gouvernement en sursis qui tient faiblement les rênes du pouvoir à Bagdad en ce moment ; il n'est pas certain par ailleurs que l'Irak puisse aller très loin dans l'émancipation vis-à-vis de Washington. Le fait est, cependant, que la présence américaine en Irak ne tient plus qu'à un fil. Conséquence particulièrement dommageable pour les Européens : la coalition contre Daesh de même que la présence américaine dans le Nord-Est syrien ont toutes chances d'être des victimes collatérales de l'escalade actuelle entre l'Amérique et l'Iran ; outre la Russie, c'est Daesh qui est dans l'immédiat le principal bénéficiaire de la mort de Qassem SOLEIMANI ;

Les alliés régionaux de l'Amérique : en troisième lieu, les prochains jours diront si les Etats-Unis ont vraiment réussi à "rétablir la dissuasion" autour de leurs intérêts. Les tweets menaçants de Donald TRUMP peuvent indiquer que lui-même n'en est pas complètement certain. Ce qu'il faut relever, c'est que, pour l'instant, la dissuasion n'a pas été restaurée en ce qui concerne les alliés, notamment régionaux, de l'Amérique. L'Arabie saoudite, voire les Emirats arabes unis, restent en particulier des cibles vulnérables à de nouvelles attaques du type de celle du 14 septembre. Si l'Iran doit "se venger", ce pourrait être en priorité, dans l'immédiat, en menaçant ses voisins du Golfe. Dans ces conditions, on peut comprendre que les dirigeants européens aient eu pour premier réflexe d'appeler les différents acteurs régionaux à la retenue et à la désescalade. Ils n'ont pas approuvé le raid américain contre le général SOLEIMANI. Il leur appartient de faire passer auprès des Iraniens et de leurs alliés un message de réalisme : TRUMP a de facto changé ce que les militaires appellent les "règles d'engagement" dans la région ; personne ne peut plus tenir pour assuré que les Iraniens eux-mêmes seront épargnés en cas d'attaques par des proxies contre des intérêts américains. Les Européens doivent ajouter mezzo voce que de nouveaux pas pour se rapprocher de l'arme nucléaire apparaissent particulièrement imprudents dans le contexte de cette nouvelle équation stratégique.

Au-delà de tels messages, il serait opportun que l'Europe - marginalisée sur le plan militaire - puisse présenter une double initiative politique : de soutien à des mesures de stabilisation de l'Irak, d'une part ; d'encouragement à un dialogue de sécurité entre les pays de la région, d'autre part. Les voisins de l'Iran, comme on l'a indiqué, sont sans doute en première ligne d'une potentielle contre-offensive iranienne mais, face à une menace américaine devenue beaucoup plus sérieuse, l'Iran a peut-être intérêt à ne pas multiplier les fronts. Une concertation sur ces lignes avec la Russie, mais aussi la Chine, l'Inde et le Japon, intéressés comme l'Europe à une désescalade, pourrait être utile".


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