Mme Irène GRENET, candidate à la présidence de France Télévisions, a présenté devant le collège de l'Arcom un projet stratégique qu'elle veut "concret, opérationnel, respectueux de l'histoire et des métiers de France Télévisions". Forte de son expérience interne au sein de l'entreprise, puisqu'elle fut directrice générale adjointe de France Télévisions Publicité entre 2018 et 2022, elle propose une réorganisation en profondeur, articulée autour de trois piliers : la consolidation de la mission d'information, l'investissement éditorial dans une offre généraliste rénovée et une transformation numérique accélérée.
"Nous sommes entrés brutalement dans une nouvelle époque, celle de la guerre de l'information, celle de la division des écrans et aussi en même temps celle du mur du déficit pour France Télévisions", a-t-elle indiqué mardi lors de son audition devant l'Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom). Pour elle, France Télévisions doit être au cœur de la recomposition de l'espace public médiatique. Elle souhaite que d'ici 5 ans chaque français puisse se dire "que France Télévision lui a apporté quelque chose".
Elle appelle à "recoudre l'espace public français" et faire de la marque "France" "une référence dans le monde numérique". Elle propose à cette fin la création d'une marque ombrelle commune baptisée "France Médias" qui chapeauterait les marques communes de l'audiovisuel public. "La marque France Télévisions n'existe pas comme repère dans l'esprit des Français", a-t-elle déclaré hier. Cette marque commune, France Médias (nom par ailleurs choisi pour la holding proposée par la proposition de loi relative à la réforme de l'audiovisuel public actuellement en discussion à l'Assemblée nationale), aurait vocation à fédérer les entités de l'audiovisuel public autour d'une signature et d'un logo uniques, inspirés de l'exemple de la BBC.
Renforcer la mission d'information
Mme Irène GRENET souhaite renforcer la part dédiée à l'information dans les budgets de programmation. "L'information nationale représente moins de 13 % du coût de grille. Ce n'est pas assez", a-t-elle affirmé lors de son audition. Elle propose d'augmenter les investissements de 20 millions d'euros et de sanctuariser ces crédits tout au long du mandat. Elle insiste également sur l'importance de l'éducation aux médias et souhaite que France Télévisions soit "leader en EMI", notamment auprès des jeunes alors que ces derniers (les 15-24 ans) passent deux fois plus de temps sur les réseaux que devant la télévision linéaire.
Face à la montée des contenus trompeurs et aux menaces d'ingérences informationnelles, elle propose le développement d'outils de vérification des images et de lutte contre la désinformation, en lien avec Radio France et les autres entités publiques. "Il faut qu'on ait aussi ces outils de vérification pour répondre par la technologie à ce que la technologie nous fait vivre", a-t-elle expliqué.
La chaîne France Info, qu'elle qualifie de "magnifique outil", doit devenir selon elle "le laboratoire de la nouvelle approche de défense de l'espace public". Elle souhaite renforcer la complémentarité entre la télévision, la radio et le numérique, avec une gouvernance unifiée. Elle juge les performances actuelles de la chaîne insuffisantes. "France Info plafonne à 0,8 % d'audience, ce n'est pas acceptable", a-t-elle regretté.
Elle propose que la convergence des rédactions autour de France Info se traduise par une mutualisation des moyens et une meilleure exploitation de l'expertise de France Médias Monde pour la couverture internationale.
"Il faut redonner la priorité au contenu par rapport aux interfaces"
"Tout en gardant la personnalité éditoriale de chaque chaîne, il est nécessaire de retrouver une forme de logique généraliste en multipliant, en diversifiant les genres au sein de chaque chaîne", a-telle aussi défendu hier lors de son audition. Si France 2 doit être la chaîne de la culture populaire "qui fédère mais ne lisse pas" et France 4, la chaîne de la jeunesse, elle propose de redonner à France 5 sa vocation généraliste en y réintroduisant de la fiction, tout en renforçant la place du documentaire sur France 3.
Mme GRENET revendique une approche éditoriale inspirée par une certaine idée de la culture française et des "contenus Gavroche". "L'esprit français est libre, pluraliste, ouvert au raisonnement et au débat, mais irrévérencieux ; cultivé sans honte, mais sans cuistrerie ; fier de ses territoires et de son art de vivre, mais universaliste", a-t-elle indiqué, en soulignant que FTV doit pouvoir "parler à tous les âges (…), à tous les Français (et) aux trois blocs qui sont représentés au Parlement".
Selon elle, "il faut redonner la priorité au contenu par rapport aux interfaces". Dans ce cadre elle a annoncé qu'elle proposera à TF1 et M6 d'accueillir les contenus de France.tv. "Ce serait un nouveau Salto non coûteux pour les Français", a-t-elle proposé. Aux producteurs, elle compte donc proposer "un nouveau pacte de création". Elle plaide aussi pour une meilleure articulation entre les chaînes et la plateforme, en repensant les temporalités de diffusion : "il faut que la linéarité redevienne un événement, et que la plateforme devienne un espace de prolongement, de résonance et d'engagement", a-t-elle précisé dans son projet stratégique.
Si elle s'inscrit dans une logique de transformation numérique, Mme Irène GRENET critique l'investissement actuel dans France.tv, qu'elle estime trop élevé et peu efficace. "Il ne s'agit pas d'abandonner France.tv, mais de ne plus en faire une priorité", a-t-elle déclaré lors de son audition. Elle propose d'orienter les investissements vers des formats numériques à haute valeur éditoriale, adaptés aux usages mobiles et aux codes des réseaux sociaux. Elle souhaite que 20 % du coût de grille soit consacré à des contenus pensés pour une diffusion non linéaire. "Chaque programme doit être pensé dès l'origine pour une diffusion multiplateforme", a-t-elle souligné.
Elle appelle également à recentrer les outils de mesure de la performance sur des indicateurs globaux intégrant l'audience sur tous les écrans. "Il faut abolir la logique de part de marché pour France Télévisions", selon elle.
Mme Irène GRENET affirme aussi que sa candidature est indépendante du projet de holding en cours d'examen au Parlement. "Je suis uniquement candidate au poste de mandataire social de France Télévisions", a-t-elle déclaré dans son projet stratégique.
Elle propose de créer un "conseil permanent de la transformation" réunissant salariés, partenaires sociaux, producteurs et représentants des téléspectateurs. Un "premier avis stratégique" serait émis 100 jours après le début de son mandat. "Ce sont les collaborateurs qui feront la transformation de l'entreprise", a-t-elle souligné lors de son audition. "France Télévisions n'a pas besoin d'une révolution mais je crois profondément que ces transformations sont nécessaires", a aussi indiqué Mme GRENET.
Elle appelle également à renforcer la coordination entre l’Arcom, la Cour des comptes et les professionnels de la création pour évaluer "l'adéquation entre missions et moyens".
Sur le plan financier, Mme GRENET estime qu'il "faudra faire des choix" et qu'un retour à l'équilibre est possible au cours du mandat, à condition d'accepter des réallocations de moyens. " "Ces 10 dernières années, la part du programme national a baissé de 133 millions alors que la masse salariale s'est envolée de 100 millions d'euros", a-t-elle rappelé lors de son audition. Elle préconise un "rééquilibrage des dépenses au bénéfice des contenus", sans revenir sur les engagements sociaux existants. Elle se prononce pour un pilotage pluriannuel de l'investissement dans la création, conditionné à un "pacte productif" associant producteurs, collaborateurs et Etat.
Par ailleurs, dans un contexte de pression environnementale, Mme GRENET propose de généraliser l'éco-production et de réduire de 50 % les émissions de gaz à effet de serre de France Télévisions d'ici 2030. Elle propose également de mesurer le "temps d'antenne consacré aux enjeux écologiques dans tous les genres", au-delà de l'information.





